Baromètre d’alerte sur la situation des droits humains au Brésil en 2019

Dans un contexte de criminalisation croissante des mouvements sociaux au Brésil, 17 organisations de solidarité internationale françaises ont décidé en décembre 2018 de former une coalition pour faire converger leurs actions en soutien aux acteurs de la société civile brésilienne qui luttent pour la démocratie dans leur pays. La Coalition Solidarité Brésil, en lien avec des organisations brésiliennes, entreprend des actions de sensibilisation, de visibilité et de plaidoyer en France et en Europe, en défense des droits, plus particulièrement ceux des groupes vulnérables. 

Les organisations de solidarité internationale membres de la Coalition Solidarité Brésil sont témoins des violences que ces organisations observent ou subissent sur le terrain. Ces violences sont le fruit de dysfonctionnements structurels historiques, tels que la concentration des richesses et des ressources entre les mains d’une minorité ou les discriminations liées au genre, à l’orientation sexuelle, à la classe sociale et à la couleur de peau héritées du colonialisme et de l’esclavage. Nous constatons cependant que ces violences et attaques envers les populations les plus exclues se sont aggravées depuis la destitution de Dilma Roussef en 2016, la campagne électorale de 2018 et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement d’extrême droite à la tête du Brésil en janvier 2019.

Nos organisations partenaires et alliées nous ont alertées sur la détérioration de la situation de la démocratie au Brésil. Elles nous poussent à agir à leurs côtés, à rendre visibles et à dénoncer les violations des droits humains croissantes, touchant les communautés paysannes, autochtones et traditionnelles, les femmes, les populations LGBTQI+, les populations plus vulnérables de la société, le mépris pour la vie et pour l’environnement.

C’est pourquoi nous proposons aujourd’hui de relayer leur cri d’alarme, qu’il soit entendu en France et en Europe, en lançant la campagne « Le Brésil résiste. Lutter n’est pas un crime ».

Comme première étape de cette campagne, nous nous sommes dotés d’un instrument à même de nous aider à faire un état des lieux de la situation sociale du Brésil. Il s’agit d’un baromètre mesurant la pression subie par la société civile ces derniers temps et plus particulièrement ces deux dernières années.


Ce baromètre présente deux atouts :

1/Il est généraliste, abordant sans prétendre à l’exhaustivité, une grande palette de thématiques, à l’image de la diversité des organisations qui composent notre Coalition. Nos liens et articulations avec les organisations au Brésil étant variés, nous avons voulu exploiter au mieux ces sources diverses. 

2/Il est produit à partir du témoignage, des rapports et analyses des organisations partenaires et alliées, c’est-à-dire à partir de la parole de personnes engagées sur le terrain, menant au quotidien un travail de défense des droits humains et de l’environnement.

Ce Baromètre vise à alerter la société française sur les violences et pressions subies par les mouvements et organisations sociales, mais il cherche également à mettre en avant les luttes et résistances de ces mêmes acteurs sur les territoires. Organisations paysannes, groupes de femmes et LGBTQI+, communautés autochtones, afrodescendantes et traditionnelles, communauté académique et étudiante, population des quartiers populaires, journalistes et artistes, personnalités politiques et bien d’autres se mobilisent aujourd’hui pour une société plus juste, plus égalitaire, et plus solidaire. Nous nous ne nous faisons donc pas l’écho d’un découragement, mais d’une espérance, celle portée par ces femmes et ces hommes qui ne baissent pas la tête face à la brutalité d’un gouvernement et d’un système.

Il s’agit d’une première édition, qui sera amenée à être actualisée. Nos organisations continueront de dénoncer les atteintes à la démocratie brésilienne ici en France et en Europe, conscientes que la pression internationale peut jouer un rôle pour ne pas laisser des crimes impunis. 

Le Brésil résiste. Lutter n’est pas un crime. Nous, organisations de la société civile française, sommes solidaires de la société civile brésilienne.

 

Que nous dit ce baromètre ?

Rien de nouveau, mais tout s’aggrave 

Aucun des phénomènes décrits dans ce baromètre n’est nouveau. Pour toutes les thématiques choisies, les causes sont souvent structurelles : colonisation, esclavage, concentration des richesses et des ressources entre les mains d’une minorité sont autant de facteurs expliquant les inégalités et violences actuelles. Il est donc essentiel d’avoir en tête l’histoire du Brésil pour comprendre la situation d’attaques et violations des droits humains et les persécutions vécues par de nombreuses minorités. Si la situation de violence n’est pas nouvelle, elle s’est en revanche aggravée depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Ce dernier est porteur d’une gouvernance néolibérale et autoritaire qui accentue la pression sur les populations les plus exclues. 

Des violences ciblées 

Ce baromètre révèle une focalisation des violences contre un certain type d’acteurs sociaux. Il s’agit de ces populations qui avaient commencé à accéder à de nouveaux droits lors de la décennie précédente. Pour la première fois de leur histoire, les femmes, personnes LGBTQI+, populations noires, autochtones et bien d’autres avaient bénéficié de politiques publiques facilitant leur inclusion sociale. Ce changement n’a pas été sans déranger une partie de la population, inquiète devant la perspective de partager ses privilèges. Ce n’est donc pas un hasard si les violences actuelles, dans la sphère publique ou privée, ciblent particulièrement ceux et celles qu’elle considère comme des intrus.  

Intersectionnalité

Le niveau de violence augmente si l’on croise les différentes causes de discriminations possibles. C’est ainsi que les femmes noires des favelas au Brésil sont d’autant plus vulnérables qu’elles doivent assumer le fait d’être femmes, de couleur de peau noire et habitantes de zones périphériques. D’où l’importance d’une lecture et d’une vision intégrale de la situation des personnes. Ce baromètre doit se lire comme un tout et non comme une approche segmentée qui isolerait des cas qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. 

Les jeunesses, un sujet transversal

Les jeunesses brésiliennes constituent un acteur transversal qui n’a pas fait l’objet d’une fiche particulière. En revanche, il est juste de souligner qu’elles sont souvent à la fois les premières victimes, et les premières mobilisées. Beaucoup d’organisations de la société civile choisissent de travailler plus spécifiquement avec elles dans l’optique de générer de véritables processus de transformation sociale au niveau du pays. 

Une modification du rapport entre l’Etat et la Société Civile 

Ce baromètre nous parle du nouveau rapport entre l’Etat et la Société Civile :  à travers la création de nombreux conseils, institutions et programmes, le Brésil s’était distingué en impulsant un processus de co-construction des politiques publiques entre l’Etat et les organisations de la société civile. Cette co-construction permettait au pays d’avancer dans le sens de l’approfondissement des droits politiques, économiques, sociaux et culturels. Cependant, ces espaces d’action conjointe ont été supprimés, réduisant la relation entre l’Etat et les acteurs sociaux à un lieu d’affrontement et de résistance. Le Brésil étant un Etat fédéral, cette affirmation est néanmoins à nuancer : si au niveau national, peu de co-construction est possible, au niveau des Etats ou des municipalités, il est encore parfois possible pour les organisations et mouvements sociaux de faire entendre leur voix et d’avoir une incidence sur les politiques publiques. 

Résistance et mobilisation plutôt que résignation

En produisant ce baromètre et à travers notre travail quotidien, nos organisations sont témoins de l’absence de résignation de la part des organisations brésiliennes. Beaucoup d’entre elles sont dans une situation de grande fragilité institutionnelle et financière, mais ne sont pas prêtes à baisser les bras. Elles se mobilisent et résistent. Leur force consiste à être enracinées sur les territoires où elles déploient leur capacité d’action collective, tant pour accompagner les victimes de violence, que pour promouvoir des cadres et politiques défendant les droits des populations. 

Impunité et invisibilité 

Au Brésil, la justice, comme les médias, semblent servir les intérêts des grands pouvoirs en place, si bien que très peu des chiffres et données relatés dans ce baromètre sont diffusés et connus du grand public. Et dans beaucoup de cas de violences, aucune poursuite judiciaire n’est engagée. D’où l’urgence de leur donner une certaine résonnance ici en France et en Europe. Il nous semble être de notre devoir de ne pas laisser dans l’ombre et impunis ces crimes contre les populations les plus vulnérables. 

Quelques précisions

Ce baromètre est un outil construit en collaboration avec l’Observatoire de la démocratie brésilienne produit par Autres Brésils, qui collecte des données précises pour comprendre et étudier les menaces qui pèsent sur les mouvements sociaux brésiliens.

Ce baromètre est loin d’être exhaustif, de nombreux autres secteurs de la population pourraient faire l’objet d’une recherche plus approfondie. Il s’agit d’une première édition pour donner à voir et sentir ce qui se trame au Brésil actuellement. Le champ des victimes des atteintes à la démocratie est malheureusement bien plus ample. 

Il faut aussi prendre en compte que les chiffres présentés ici sont souvent sous-estimés, se basant, pour la violence par exemple, sur les cas qui ont fait l’objet d’une plainte. Là encore, la pression exercée sur la société civile est donc bien plus grande.   

La plupart des données ne sont pas de 2019, car leur temps de collecte et de publication est toujours décalé par rapport à l’année civile. Nous avons tout de même inclus quelques premières données qui s’avèrent toutes alarmantes. Par ailleurs, les mesures prises par l’actuel gouvernement ne peuvent aller que dans le sens de l’augmentation de la violence (libéralisation du port d’armes etc.)