Selon les données de l’Enquête des Budgets Familiaux diffusées en 2020 par l’Institut Brésilien de Géographie et Statistiques (IBGE), la faim touchait 10,3 millions de personnes en 2018 (5% de la population), 7,7 millions en milieu urbain et 2,6 millions en milieu rural. En seulement 4 ans, le Brésil est donc retourné sur la carte de la faim, atteignant son pire niveau de sécurité alimentaire depuis 2004. Cette faim n’est pas démocratique : 74 % des personnes de référence des foyers en état d’insécurité alimentaire grave sont des personnes noires et 52 % sont des femmes. L’alimentation est l’un des principaux indicateurs de l’abîme qui existe entre riches et pauvres : tandis que les familles les plus pauvres dépensent en moyenne 26 % de leur budget en achats de nourriture, les plus riches dépensent en moyenne 5 % de leur budget, pour des valeurs nettes presque six fois supérieures, et un régime alimentaire beaucoup plus diversifié.

Ce retour de la faim dans le pays est dû à un ensemble de choix politiques. Les années 2000 avaient signifié au Brésil de fortes avancées dans la lutte contre la faim et l’insécurité alimentaire, grâce à diverses politiques d’appui à l’agriculture familiale et à des programmes sociaux de transfert de revenus (comme la Bolsa Familia). En 2010, l’amendement constitutionnel n° 64 était approuvé, incluant l’alimentation comme un droit social qui doit être garanti par l’État. Toutes ces mesures avaient contribué à ce que le Brésil sorte pour la première fois en 2014 de la carte de la faim des Nations Unies.

A partir de 2016, le gouvernement de Temer puis celui de Bolsonaro remettent en cause l’ensemble de politiques publiques qui avait entraîné le recul de la faim dans le pays. Des programmes comme le Programme d’Acquisition des Aliments, le Programme National d’Alimentation Scolaire ou encore le Programme Un Million de Citernes, voient leur budget diminuer drastiquement. Le Conseil National de Sécurité Alimentaire (CONSEA), qui avait fortement contribué à la construction de ces politiques publiques, est supprimé en janvier 2019. Un agenda néolibéral et conservateur est mis en place, ignorant l’agriculture familiale qui nourrit le pays, et faisant la part belle à l’agrobusiness. Ce modèle agricole se révèle pourtant incapable de rémunérer correctement les petits producteurs et productrices et génère une forte dépendance vis-à-vis des exportations. Par ailleurs, son impact social et environnemental est préoccupant : augmentation du travail informel ou précaire ; perte de la diversité des économies régionales ; augmentation des conflits sociaux autour de l’accès à la terre ; utilisation massive de pesticides et de variétés OGM qui entraînent une destruction des écosystèmes, une déforestation et de fortes émissions de gaz à effet de serre etc. Enfin ce modèle agricole est loin d’assurer la souveraineté alimentaire : dans son Rapport 2020, sur l’état de la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans le monde, la FAO estime que 43,1 millions de Brésilien.ne.s (20,6 % de la population) étaient en état d’insécurité alimentaire grave ou modérée en 2019, c’est à dire n’avaient pas un accès physique et économique à des aliments sains et nutritifs tout au long de l’année

La crise provoquée par la pandémie est venue approfondir et exacerber les inégalités sociales et la situation d’insécurité alimentaire dans laquelle se trouve plongé le pays. Le premier effet concerne la qualité de l’alimentation en général : la population consomme moins de produits sains et plus d’aliments transformés. Le second effet concerne la réduction de la quantité d’aliments auxquels les couches les plus pauvres ont accès. Selon certaines projections, près de 15 millions de personnes souffriraient de la faim fin 2020, soit 6,6 % de la population brésilienne. Non pas parce qu’il n’y a pas assez d’aliments disponibles, mais parce que ces personnes n’ont plus assez de pouvoir d’achat pour se nourrir.

Face à cette situation, les organisations de la société civile maintiennent leur mobilisation. Elles savent faire preuve de créativité pour pallier les besoins des couches les plus vulnérables, multipliant les dons d’aliments et les soupes populaires, constituant bien souvent le seul recours face à la mauvaise gestion ou l’absence de l’État. Les organisations et mouvements sociaux réclament par ailleurs des politiques publiques co-construites, qui traitent de façon indissociable les questions environnementales, agraires et alimentaires. Elles revendiquent des politiques de long-terme et non d’urgence qui permettent de garantir le droit à une alimentation saine pour toutes et tous. Les organisations paysannes proposent l’agroécologie paysanne comme un modèle résilient, basé sur une production diversifiée et des circuits courts de commercialisation.

Exemple de résistance : Plaidoyer pour l’agriculture familiale

Une formidable mobilisation pour le vote d’une loi d’appui d’urgence à l’agriculture familiale a été organisée par des centaines mouvements populaires, organisations sociales et syndicaux ruraux, tels que l’Articulation Nationale d’Agroécologie (ANA), l’Articulation des Peuples Indigènes du Brésil (APIB), la Commission Pastorale de la Terre (CPT), le Conseil Indigéniste Missionnaire (CIMI), le Mouvement des personnes Atteintes par les Barrages (MAB), le Mouvement des Sans Terre (MST), etc.

Cette Loi, nommée ‘Assis Carvalho’, a été conçue pour réduire les effets de la pandémie sur le secteur de l’agriculture familiale et paysanne, garantir à une majorité de Brésilien.ne.s des aliments sains et contribuer à la récupération économique des municipalités dont le développement dépend en grande partie de l’agriculture familiale.

L’engagement de la société civile a permis la co-construction et l’approbation de cette loi par le Congrès National en 2020. Le président Bolsonaro a cependant opposé son veto à 14 des 17 articles de cette loi, semblant délibérément faire le choix de la faim et de la misère et en opposition au droit à l’alimentation de la population.


Les chiffres :
 
– 15 millions personnes souffrent de la faim en 2020 (6,6 % de la population).

 

Citation

« L’agroécologie est une proposition extrêmement actuelle, urgente et nécessaire »

Maria-Emilia Pacheco, FASE, ex-présidente du Conseil National de Sécurité Alimentaire et Nutritionnelle.